mardi 18 août 2009 à 13H41
La culture de la gratuité, par Marc Desjardins
À l'invitation de Carl Charest, je viens, l'espace d'un mois, naviguer dans la mare de Pascal Henrard et vous livrer quelques arpentages de la réalité qui me tentent. J'espère que vous y trouverez le même plaisir que j'aurai à les pondre.
Les médias et les créanciers découvrent avec horreur que le «conseiller financier» Earl Jones menait grand train en se servant directement à même les dépôts de ses investisseurs, retirant, sans sourciller, des millions de dollars de ce qui, juridiquement, était un compte en fidéicommis, ne lui appartenant absolument pas. Beaucoup de ses victimes étaient de simples petits épargnants qui ont tout perdu et doivent s'adresser aux banques alimentaires pour simplement survivre. Il n'est pas le premier ni le dernier de ces gens qui, selon les études scientifiques, considèrent inconsciemment que cet argent leur appartient et n'ont pas le moindre remords par rapport à leurs gestes. Curieusement, j'ai la très nette impression que cette tendance à se servir de ce qui ne nous appartient pas est devenue profondément généralisée dans notre monde contemporain et j'avoue que ça me fait peur pour l'avenir de notre civilisation.
Depuis quelques temps, le débat sur la gratuité des contenus culturels sur Internet fait rage dans les officines professionnelles comme sur la surface ondulante des forums publics. J'avoue être souvent sidéré d'entendre des chamanes actuels du Web, consultants en général grassement payés pour offrir leur avis sur les «tendances», rejeter tout argumentaire voulant qu'on rétribue les créateurs de musique ou d'oeuvres cinématographiques en prélevant des dus sur leur volume de diffusion Internet. Pour eux, tout devrait absolument être gratuit et accessible, sans prélèvement à la source, sans droits généraux ou particuliers et encore moins sans taxation du véhicule lui-même, pour ne pas pénaliser «l'usager». Si on suit ce raisonnement, les créateurs devraient tous devenir des bénévoles au service de «la cause» qu'est le Web... Pourtant, de l'autre côté de la clôture, il y a des gens qui sont payés très très cher pour articuler cette «cause».
D'ailleurs, ce n'est pas un point de vue très contemporain puisque, en 1927, les droits d'auteurs étaient gérés au Canada par le Ministère de l'Agriculture, qui, représentant justement «l'usager», les gardait très bas, pour ne pas le léser.... Mais je digresse...
Ce qui est encore plus choquant pour moi dans le raisonnement de ces mandarins et de la rumeur qu'ils distillent, c'est qu'ils invoquent «les jeunes» comme raison de cet état de choses, justifiant leur position en parlant du fait qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter de la musique ou des films et les brandissent comme un étendard de leur cause. Je trouve cet argumentaire d'une lâcheté et d'une fausseté navrantes.
Je comprends parfaitement et j'accepte que la plus jeune génération, avide de découvertes musicales et culturelles, souvent désargentée, se précipite sur les outils de téléchargements «illégaux» pour augmenter son inventaire d'oeuvres. En général, au fil du temps, ces consommateurs gratuits sont d'une loyauté exemplaire face à ce qu'ils aiment et deviennent des acheteurs autant de fichiers légaux et des fidèles amateurs qui remplissent les concerts et consomment les produits dérivés de leurs artistes préférés. Dans leur cas et dans celui des artistes les plus actuels qui se servent délibérément du Web comme outil de propagation, la diffusion gratuite, légitime ou pas, ne fait pas de dommages, au contraire, elle augmente les variantes de l'auditoire. Cette génération me semble avoir spontanément une éthique sincère de l'échange sur le Web... elle n'est donc pas en cause dans ma réflexion.
Par contre, je connais bon nombre de gens d'un certain âge ou d'un âge certain, possédants grosses maisons et garages doubles qui téléchargent à qui mieux mieux les films qu'ils veulent voir, la musique qu'ils veulent entendre et toutes sortes d'artéfacts variés qu'ils trouvent au fil de leur exploration du Web. Je ne dis pas que ces gens-là sont des Vincent Lacroix, des Bernard Madoff ou des Earl Jones en puissance mais, quelque part, leur attitude face à ce qu'ils s'approprient procède de cette même culture de la gratuité qui semble dicter la moralité hautement flexible qui préside à notre époque.
D'ailleurs, Internet n'est, d'après moi, absolument pas la cause de cette propagation de la soif de l'accaparement sans rétribution. Il n'est qu'un vecteur de plus qui s'est inséré dans notre panoplie d'outils nous permettant de tricher un peu avec le sens moral qui devrait nous demander de savoir partager avant de penser à prendre ce qui est facilement dérobable.
Je me questionne sur cette nouvelle manière de penser qui colore notre jugement et nos gestes quotidiens sans que nous nous en rendions compte. Est-ce l'échec lamentable du capitalisme sauvage où les empires financiers, en abusant de nous, ont créé une sorte de soif de vengeance? Est-ce paradoxalement le fait que ces gestes un peu rapaces nous inspirent à faire pareil, comme si la réussite devait obligatoirement se mesurer à la quantité de jouets que nous avons accumulés, que ce soit «honnêtement» ou pas? De toute manière, il est facile de se demander ce qu'est l'honnêteté quand on voit les gestes que posent les grandes entreprises, les Gouvernements tout autant que les vrais fraudeurs. Est-ce le cynisme ambiant qui nous enlève toute volonté de solidarité...? Je ne parle pas de militantisme ou d'engagement, je parle de la petite solidarité ordinaire qui nous fait spontanément aider à déneiger la voiture du voisin, à demander à quelqu'un s'il va bien après une chute sur un trottoir... Une attitude qui semblait normale il n'y a pas si longtemps.
Aujourd'hui, j'ai l'impression que chaque initiative, chaque geste, est, d'une manière ou d'une autre, motivé par ce qu'il pourra rapporter. En parallèle, la gratuité est devenue un acquis qui va de soi, sans qu'on se demande qui on pénalise lorsqu'on ne paie pas pour un service, comme si la vie s'arrêtait après sa petite personne.
J'imagine que c'est la revanche de tant d'années d'individualité éhontée qui nous rattrape d'une manière ou d'une autre. Je me souviens d'une époque où les gens se vantaient du prix élevé qu'ils avaient déboursé pour un bien quelconque. J'en conviens, c'était une attitude bourgeoise insupportable. Par contre, je ne suis pas certain que j'aime plus entendre constamment parler de tout ce qu'on a réussi à obtenir pour pas cher ou sans payer... surtout de la part de gens qui ont les moyens de payer.
Ça c'est comme la médecine à deux vitesses... mais ça, c'est un tout autre débat...
Marc Desjardins
par intérim
par Marc Desjardins
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